L’autre incastrable

L’autre incastrable
(paru chez euil en 1978)
Ecouter l’écriture : est-ce vraiment possible? Je dis bien “écouter” et non pas lire.
En tout cas, il est des écritures qui ne sont faites que pour être entendues, jouées, transmises; traversées de résonances à la parole, d’écrits-paroles, de parlécrits; écrits que meuvent des flots de trans-missions internes, par quoi ils ” passent” dans le mouvement même qui les produit et les disperse : il s’agit ici de la lettre-germe, qui s’écrit du geste qui la transmet, et du sciage d’espace dont elle est chue.
Entendre une telle écriture, surtout pour un psychanalyste, ça ne peut pas être ” fixer ” le symptôme, mais au contraire l’ouvrir, le dérouter : car l’écriture ne réussit qu’à la mesure des ” ratés ” de son symptôme, de sa folie déjouée, de ses perversions éludées (et que serait-ce que lever un symptôme, quand il est d’écriture?).
Si vous faites un bout de chemin dans cette voie, à travers Bible, et Shakespeare, et Kafka – un petit crochet aussi par la frontière entre ” écriture ” et ” folie ” – vous entendrez gronder ce que j’appelle l’Autre incastrable : figure de l’Autre-inconscient, où l’écriture s’est puisée, qu’elle entame et dérobe à tout autre effet que d’écriture; lieu fictif où la castration ne ” prend ” pas. Alors, pas de choix entre le thème et le texte, le contenu et la forme, le sens et le non-sens (et quelle forte écriture à jamais craint le sens? Il suffit qu’elle passe pour qu’il tourne court). L’enjeu est autre : l’inconscient est une réserve de temps, dont l’écriture extrait quelques cycles et constellations, quand elle s’est mise en tête la folie de les transmettre.